Stéphane lâche sa colère, sa rage, sa peine, sur une feuille vierge.

Une page blanche, comme un nouveau départ.

Un jour de juin 2013, je décide de partir, de tout plaquer.
Pourquoi ? Quelle est donc cette rage et cette peine qui te ronge ?
Depuis longtemps, j’ai envie de le dire, de dire cette peine, beugler cette colère permanente contre la France, mon pays. Qu’elle sorte. La raconter pour l’extirper.

À certains endroits, ça va grincer des dents… Mais j’ai tû cette râge trop longtemps !

En même temps que l’annoncer à la face du monde, j’en profite pour, moi aussi, comprendre cette colère ! Voire peut-être l’évacuer, ou la fixer et que, à l’avenir, si on me redemande pourquoi j’ai fuis, pourquoi je me suis barré, je ne retombe pas à nouveau dans cette colère, mais que j’ai les arguments tout prêts…

Sachez donc que la rédaction de cet article a commencé le mardi 21 janvier 2014, mais qu’il était présent, dans mes pensées, depuis fort longtemps.
Publié le 1er décembre Il a fallu creuser, fouiller, chercher pour trouver les racines de tant de douleur.

En fait…

En fait, j’en avais marre !

Marre de cette ambiance de conflit

… de pourriture, de cette idée que rien ne doit avancer en France sans que la moitié du pays ne descende dans la rue.

Pourquoi ?

Dans les relations de travail, tout est envisagé sous l’angle du rapport de force, où il y a forcement gagnant et perdant ! Combien de gens sont encore piégés dans une vielle rhétorique communiste de “lutte des classes” ? Dans “lutte des classes” il y a “lutte”, donc violence et conflit.

Comment est il possible que l’une de mes valeurs cardinales (la recherche du consensus et du compromis) soit aussi éloignée de ma culture d’origine ? Pour ma part, quand je dois résoudre un problème ou un conflit, je vais tout faire pour éviter l’affrontement, et au contraire tourner autour du pot pendant des heures en cherchant et en regardant toutes les facettes du problème, puis proposer des solutions que j’espère, de consensus jusqu’à ce que tout le monde y trouve son compte et qu’on puisse avancer.

Non, en France, le message politique doit être clivant !

Tu dois être soit de droite (donc tendance traditionaliste-autoritaire, des devoirs avant d’avoir des droits, pro-entreprise, et mépris des travailleurs, sans réfléchir, sans concession), soit de gauche (donc fleur-bleue, tout le monde il est gentil… pro-travailleurs, anti-entreprise, sans réfléchir, sans concession).

Le centre n’existe pas ou est juste considéré comme une droite qui n’ose pas dire son nom.

Et aujourd’hui, des jeunes politiques se plaignent justement que ce clivage perde de son sens ! Mais bordel au contraire ! Cessez donc de rechercher la division, assumez vos idées, pleinement, des idées fortes, pas forcement les mêmes que les autres mais n’ayez pas peur du compromis !

Et je me suis fait rembarrer à plusieurs reprises pour cet esprit de compromis, et ça me fout le bourdon quand je vois qu’a chaque fois qu’on veut changer quelque chose, pour peut-être ainsi améliorer la vie de quelqu’un, la moitie des gens râlent…

Marre de ce mépris de chacun

  • mépris de l’immigré - qui vole le travail des Français et profite du système social.
  • mépris du chômeur - trop feignant, il vit sur le dos des autres.
  • mépris du patron, de l’entrepreneur.
  • mépris du jeune - qui ne respecte rien, n’a aucune culture.
  • mépris du fonctionnaire.

Marre de ce pays qui se prétend moral, que le monde entier admire pour son humanisme, pour son modèle de tolérance, pour les droits de l’Homme, pour ses idéaux, mais qui est incapable de les appliquer pour ses propres citoyens, qui se ferme sur lui-même…

Marre de cette pression sociale. Marre de voir mes idées et mes idéaux tournés en ridicule.

Marre de cette culture d’entreprise merd****

Oh, entrepreneurs de France, vous dont on célèbre partout le courage, l’intelligence, vous qu’on présente comme source de progrès social, technologique et humain, comment ce fait-il que vous passiez l’examen avec si peu de points ?

Comment est-il possible que vous soyez si peu à la hauteur ?

Autoritarisme, hiérarchie, manque d’imagination, d’empathie, de respect…

Et vous vous étonnez qu’on ait pas confiance en vous ? Qu’on ne veuille pas faire partie de l’aventure…

Mais ce dont il faut s’étonner, c’est qu’il y ait encore des gens qui veuillent travailler pour vous !

Je n’ai jamais vu de billard, de baby-foot ou de canapé dans aucun lieu de travail français…
On imagine pas qu’on puisse faire autre chose au boulot que travailler justement.
Travail et vie sont deux choses bien distinctes, d’où le débat récurrent sur la place du travail et de l’équilibre vie privée / vie professionnelle.

Quand on recherche l’humanisme dans l’entreprise française, on a ça :

Le rôle de l’entreprise c’est de faire de l’argent. POINT.

Vous êtes les premiers à appeler à l’esprit d’équipe, mais quand il s’agit de la répartition des résultats de ce travail d’équipe, y a plus personne !

Oui, l’entreprise, c’est sensé être beau. Quand tu regarde la théorie, c’est joli, ça donne envie. Quand tu regarde la pratique, c’est juste môche !

Business, cash-flow, marketing…

… en France, tout se fait dans un anglais bling-bling d’ados désensibilisés montrant leur peu de considération pour autre chose qu’un profit immédiat !

Comme si leur propre langue, leur propre culture ne reflétaient pas leur état d’esprit… Bien sûr la France n’est plus dans une culture d’entreprise !

Vous vous acharnez depuis des années à nous montrer à quel point l’entreprise se peut être quelque chose de môche, de violent, de corrompu, avec une absence d’idéal humaniste. Il faut vraiment qu’on y croit, qu’on lise entre les lignes, qu’on se force et se fasse violence pour quand même avoir envie de se lancer !

Mais …

Le profit ! C’est ça qui intéresse les entrepreneurs ! Le profit !

Donc je suis donc parti au Danemark… Le Danemark, le pays le plus honnête du monde. Avec un niveau d’intégration et de cohésion sociale parmi les plus élevées au monde !

Il a donc fallu que j’aille dans un pays étranger pour découvrir que l’entreprise n’impliquait pas forcement de se comporter comme une ordure !

Ici, toutes les annonces et les offres d’emploi que je trouve indiquent que les gens doivent être de bonne humeur ! Pas, ou peu de hiérarchie, les gens ne se prennent pas trop au sérieux.
Un jour je me suis demandé si les grandes banques embauchaient des clowns !

Ici, ce côté humaniste n’est pas nié ! Il est affiché, assumé, recherché !

Marre d’en chier pour le moindre truc que je veuille faire !

Car le chemin est semé d’embûches et d’aucuns n’hésitent pas à te marcher sur les pieds avec des chaussures à clous !

Tu veux être ingénieur, tu veux qu’on te respecte, tu veux te servir de tes idées qui sortent de ta tête, certaines plus absurdes les unes que les autres. Oui mais faut être sorti de la cuisse de Jupiter pour être un vrai ingénieur…

Les écoles sont élitistes au possible, celles ouvertes à l’alternance n’étant pas en reste.
Autant pour le côté «ouverture sociale»… Autant pour les libéraux et leurs belles écoles privéees…
En fait, t’as pas le bon bagage culturel, le capital social qui va pour ça…

Bon bah tu vas à l’université, tu fais ton chemin. Puis tu sors et tu trouve un boulot…

T’es pas en CDI ? T’es comme le C cédille de Surf, tu n’existes pas !

Une fois sorti de l’Université, diplôme en poche, j’ai trouvé un emploi en 1 mois. En intérim longue durée. Moi, ça ne me gênait pas. C’est le début, mettre le pied à l’étrier.
Je faisais un job intéressant, où je pouvais avoir un vrai impact (pas dans une entreprise ! Bizarre bizarre !), qui plus est dans l’un des organismes de recherche les plus réputés au monde !
Le truc drôle, c’est que mon contrat d’intérim me rendait quasiment invirable ! Oui ! Pour la durée du contrat, j’étais plus stable qu’un CDI ! Mais non, les propriétaires ne voulaient pas en entendre parler !

J’étais ingénieur, position enviable dans la société française, quasiment considérée comme un titre de noblesse moderne, mais mon niveau de vie concret n’avait pas bougé d’un iota : tout était bloqué par mon incapacité à me loger !

Il m’était plus facile d’aller faire les putes que d’avoir un lave-vaisselle !

Finalement, j’ai réussi, grâce au 1 % logement, autrement dit aux HLM ! Je trouve ça assez pathétique qu’un ingénieur doive en passer par là. Non pas que ça me gênait d’être en HLM. Il n’y a là aucune honte, puisque c’était ma seule solution. Simplement, d’autres en avait peut-être plus besoin que moi. Des gens qui avaient peut-être vraiment besoin d’un Loyer Modéré.

Assez de cette compétition, de cette idée qu’il faille se battre, sans cesse

Si vous n’êtes pas le meilleur, vous n’êtes pas heureux… Non ?

Non ! C’est vous, les adeptes de la compétition à outrance qui avez ancré cette idée, qui nous donnez l’ordre de rechercher la compét’.

On parle de saine compétition, mais souvent en fait, il s’agit de rabaisser les idées de l’autre, ou de le battre à plat de couture, et après de l’humilier et le rabaisser.

Celui qui est seulement deuxième à l’école, ou dans un concours, ne mérite pas moins les éloges. Il a tout autant travaillé. Il est tout aussi intelligent.
Son poème est peut-être tout aussi beau, sa composition ou son exposé intéressants. Pourquoi ne pas les reconnaitre ?
Mais non, c’est systématique, la France n’aime que les médailles d’or (comme l’a déploré Roselyne Bachelot).

Que je hais cette course permanente, cette lutte. Ce combat. Si on ne dépasse pas cette compétition, alors nous ne sommes que des animaux… Un peu sophistiqués, mais des animaux quand mêmes.

Triste

J’en avais marre de me battre contre des moulins à vent, d’avoir l’impression de pisser dans un violon.

En partant au Danemark, je dois tout rebâtir. J’avais un appartement, une voiture, le début de quelque chose…

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir…

Oui, merci Rudyard !

Oui, j’avais tout ça, mais je n’étais pas heureux ! J’avais quoi ? 20, 25, 27 ans ? Et je n’étais pas heureux.

Et surtout, j’avais accepté le fait que je ne serais jamais vraiment heureux ! J’avais décidé de composer avec ça toute ma vie… De me débrouiller…

À posteriori, je me dis que c’est quand même assez grave qu’un jeune de 25 ans ne soit pas heureux et accepte sereinement cet état de fait !

Quand je pense à la France, la colère monte, monte encore contre ce pays si beau, plein d’idéaux, mais si bloqué aussi, d’où les jeunes partent en masse chercher leur voie …
Ailleurs …

Au contraire, quand je cesse d’y penser, alors je me sens bien, détendu, ici, au Danemark, le pays zen, le pays du consensus, de la paix sociale, de la démocratie…

Le pays des gens heureux…